15 févr. 2008

22 heures 30

Le temps de changer de chapitre, l'heure a avancé et il est bien 22h30, cette fois-ci. Nous avançons dans le couloir sombre jusqu'à la porte de la chapelle.

Personne en vue, tout va bien...

...

..?

Comment cela tout va bien ? Mais non, ça ne va pas, pas du tout même ! Pourquoi n'y a-t-il personne ? Et notre rendez-vous alors ?

J'ai comme l'impression qu'on s'est moqué de nous et c'est d'autant plus rageant que c'était notre dernière piste. J'en fait part à mon ami qui a l'air aussi dépité que moi. Qu'allons-nous bien pouvoir faire ? Je lui propose de s'en aller et de rentrer tranquillement se coucher, cela aussi sera pour une autre fois, du moins l'espèré-je.

Mais mon ami a alors une idée géniale. Il se ravise et reviens à la porte dont il attrape la poignée avant de la tourner et de constater que, contrairement à ce qui est normalement le cas, la porte s'ouvre.

Stupeur.

Je répondrais à celui qui me reprocherais de ne pas y avoir pensé moi-même que la chapelle est notoirement insalubre et que l'accès y est donc formellement interdit. D'ailleurs, personne n'a vu cette porte ouverte depuis longtemps avant mon arrivée. Penser à l'ouvrir relève donc de l'intuition quasi-surnaturelle.

Mais maintenant que je constate que la porte est ouverte, cela me paraît presque évident. Le papier ne mentionnait-il pas un rendez-vous à la chapelle et non dans le couloir du deuxième étage ?

De toute façon, c'est ouvert et mon ami commence à entrer.

-Je te rappelle comme ça que si la porte est habituellement fermée c'est parce que c'est dangereux là-dedans, lui dis-je.

-C'est pas grave, on est là et on va pas attendre bêtement. Si c'est ouvert, c'est qu'il y a une raison et je veux savoir ce que c'est.

Bien. Maintenant qu'il a balayé ma tentative de prudence, je redeviens moi-même. On fonce.

-Laisse-moi passer devant, je suis plus léger, si le sol est fragile, il cassera moins facilement sous moi.

Justification lamentable mais qu'il accepte néanmoins. Me voilà donc premier explorateur de ce lieu inconnu.

Ce qui me frappe avant tout, ce n'est rien. Enfin, le fait est que je ne vois rien, il fait noir comme dans un four et on n'y voit rien.Vous me passerez les tentatives d'humour, il faut bien se rassurer d'une quelconque manière. Ça reste malgré tout effrayant d'explorer un bâtiment croulant dans le noir, surtout au deuxième étage.

Tout à coup, une lumière s'allume sur notre gauche et je vois se dessiner une silhouette contre la source lumineuse.

-Vous êtes en retard.

-Faute de précisions dans le message, répondé-je, comment est-ce qu'on était censé deviner que le rendez-vous était à l'intérieur d'une pièce normalement inaccessible.

-C'est moi qui pose les questions.

Direct. En plus, il n'est pas allé la chercher très loin celle-là ; un peu facile à mon goût.

-En ce cas, allez-y, posez-les où vous voulez.

Celle-là, c'est ma préférée et c'est quand même d'un autre niveau. On va dire que j'ai marqué le premier point.

-Mais bien évidemment.

Même pas drôle, il n'a pas réagi...

-Néanmoins, je vais avant tout vous demander de me suivre un peu plus loin à l'intérieur. Ne vous inquiétez pas, le plancher est solide.

Il nous conduit donc plus loin. J'aurais envie de rajouter, plus loin de la porte et donc de la seule issue mais ça serait céder à des appréhensions que je me défend de ressentir. J'essaie d'apercevoir son visage mais il s'arrange assez bien pour ne nous offrir que son dos. Arrivé assez loin, manifestement, à son goût, il nous prie de nous assoir sur un banc qui traine assez opportunément par là. S'asseyant à son tour, la lampe toujours placée derrière lui, le visage toujours dans l'ombre, il reprend parole.

-Bien, maintenant nous avons à parler. J'imagine que vous êtes venu pour récupérer vos biens. Je suis au regret de vous annoncer que ce ne sera pas aussi simple que vous l'espérez sûrement car, voyez-vous, j'ai une bonne raison de posséder ce qui vous appartient.

Bien. Le coup d'œil que me rend mon ami vient conforter l'idée que me suggère mon impétueux esprit. En bref, on lui saute dessus, on le fouille et on le force, si la fouille s'avère infructueuse, à révéler l'emplacement de son larcin. Mais ces regards n'ont pas du échapper à notre interlocuteur qui s'empresse d'ajouter une précision.

-Bien évidemment, nous ne sommes pas seuls dans cet endroit. Vous allez bien vite comprendre que vous n'avez pas affaire à un simple voleur de téléphones et de livres.

Il bluffe, j'en suis sûr.

Un mouvement dans mon dos, à quelques mètres...

Bon, d'accord, il ne bluffe pas, dommage.

Réalisant plus ou moins ma réaction, il ricane et continue.

-D'ailleurs, à propos de livre, je m'attendais à en trouver un de plus. Où est le troisième ? J'espère pour lui qu'il n'est pas resté pour couvrir vos arrières car dans ce cas, il a du être intercepté vigoureusement.

-Oh, je doute qu'il se soit fait prendre, il est allé se coucher et j'ai confiance en la sécurité de son lit, je lui répond.

Je continue à garder un ton calme et mon humour, sinon on est pas sorti de l'auberge. De la chapelle d'ailleurs.

-Mais pourquoi ne nous expliques-tu pas plutôt la raison de notre présence ici avant de nous rendre gentiment ce que tu nous as pris ?

-J'y viens. La raison de cette confiscation de vos biens est que nous avons quelque chose à reprocher fortement à chacun d'entre vous, surtout vous deux, et que vous ne pouvez en aucun cas rester impuni.

Alors comme ça, c'est "nous", manifestement on a affaire à quelque chose de gros. Finalement, je crois que ça m'amuse presque autant que j'essaie de le faire croire.

-Ah ouais ? Et qu'est-ce qu'on aurait encore fait de mal pour mériter un tel dérangement ?

Tiens, mon compagnon entre dans la discussion, ça promet d'être animé. Son ton me confirme que tout cela commence à les lui chauffer un peu trop à son goût.

-Puisque tu me demandes, je vais commencer par toi. Ton comportement est indigne d'un homme. Tout ce que tu fais nous est intolérable. Sache que nous haïssons toutes ces sortes de clowneries que tu pratiques sans arrêt. Tu ne sais donc pas te comporter comme un être humain et non comme je ne sais quel primates ?

La fureur qui est monté au long de sa tirade m'a quelque peu impressionné. Ce type là croit vraiment ce qu'il dit. À part ça, l'accusation était prévisible mais je dois avouer que je suis toujours aussi intrigué par sa première personne du pluriel. De qui peut-il bien parler ?

-C'est qui "nous" , lui demandé-je donc.

-Toi, le sale communiste-anarchiste, tu ne vaus pas mieux. C'est à cause de gens comme toi que le monde est comme il est. Ça ne vous a pas suffit la révolution et la chute de la monarchie, il a en plus fallu que vous vous mettiez au socialisme.

Anarchiste, oui, mais passif. Par contre, communiste, alors là non. Ça m'énerve ça. Un point rassurant tout de même, il mélange tout. Ce type n'est donc qu'un pauvre gamin à qui je ne sais qui à inculqué des convictions qu'il défend avec une ferveur aveugle. Il doit y avoir quelqu'un derrière tout ça quand même.

-Superbe démonstration d'ignorance et de bêtise mais tu n'as répondu à ma question.

Il ne tique pas et répond enfin.

-"Nous" ? Et bien les jeunesse monarchistes françaises évidemment, ceux dont les représentants dans ce lycée vont vous remettre dans le droit chemin dès ce soir.

Jamais entendu parler. Par contre, pas le temps de lui demander des précisions parce que la fin de sa phrase, qui ne sonnait déjà pas vraiment en notre faveur, a en plus déclenché du mouvement derrière nous et je doit utiliser à bon escient les quelques fractions de secondes qu'il me reste avant que se mouvement ne nous atteigne pour tenter de décamper. J'attrape mon ami par le bras avant de m'élancer.

-On s'casse !

Et nous nous élançons de concert vers la droite sous les yeux que j'imagine ébahis de notre interlocuteur qui crie :

-Attrapez-les, on doit les remettre dans le droit chemin avant minuit pour rendre le rapport !

Bizarre. Mais je n'ai pas vraiment le temps d'y penser parce que nous arrivons au mur, qu'il va falloir décider d'un chemin par où filer, que je ne sais pas du tout où la porte est et qu'il va falloir que je raconte ce qui se passe plutôt que ce qui me passe par la tête.

Je prend la tête et dit à mon ami de me suivre avant d'obliquer à droite. La lumière encore allumée nous permet tout juste de ne pas trébucher sur les bancs renversés ça et là. Nos poursuivants sont juste derrière nous. À l'oreille, je dirais qu'ils sont trois.

Un mur. Le longer vers la droite. Une porte. Elle s'ouvre sur un escalier qui monte je ne sais où mais, surtout, il y a un interrupteur sur le mur. Je l'allume et la cage s'éclaire, révélant un colimaçon dont je ne vois pas le haut de là où nous sommes.

D'ailleurs nous n'y sommes déjà plus car nous commençons à gravir les marches par volées pendant que nos poursuivants arrivent à la porte.

-Ils sont rentrés là-dedans !

-D'accord, vous deux, vous les suivez. Nous on va prendre l'autre escalier pour les coincer en haut.

Un rapide coup d'œil réciproque avec mon ami, on se comprend et on continue. L'idée étant que de toute façon, nous n'avons pas vraiment le choix et que mieux vaut monter vers l'inconnu que redescendre vers un connu peu réjouissant.

Nous arrivons en haut des marches sur un palier toujours éclairé. Je dirais que nous sommes juste au dessus de la chapelle.

En fait de palier, c'est un corridor qui débouche presque instantanément sur une galerie qui fait manifestement le tour de la salle, à l'exception du mur à notre gauche, juste en dessous du plafond. La salle est d'ailleurs traversé par deux poutres qui se croisent. Nous sommes au milieu d'un des murs.

J'aperçois sur le mur en face, une porte identique à la notre et qui redescend de toute évidence dans la salle, juste à côté de la porte d'entrée comme je m'en rend compte en regardant en bas. Il y a aussi une porte au milieu du mur à droite. Nous avançons le long de la galerie après avoir verrouillé rapidement la porte derrière nous. Malheureusement, nous voyons la porte du mur de droite s'ouvrir pour laisser passer deux de nos poursuivants, vraisemblablement ceux qui avaient déclaré vouloir nous prendre à revers. Pendant ce temps-là, les deux autres tentent vainement d'ouvrir la porte derrière nous.

Vous allez sûrement me dire qu'à ce point, notre fuite semblant particulièrement compromise, nous aurions pu assez simplement nous livrer à nos poursuivants et récupérer nos affaires après discussion et d'hypocrites excuses et autres mea culpa mais c'est sans compter le fait que mon ami et moi avons une certaine tendance à choisir les options les plus amusantes à nos yeux ce qui nous met parfois dans des situations plus qu'inhabituelles. De plus, j'ai remarqué un fait assez incongru, nos deux poursuivants sont masqués. Mais ils ne portent pas de simples masques de présidents américains ou de personnages de dessins animés comme il est l'usage. Non, nos poursuivants portent des cagoules noires avec en lettre blanches des initiales indéchiffrables à cette distance. Ces deux raisons nous font prendre conjointement et sans concertation l'option la moins prudente, la poutre.

En effet, nous commençons à avancer le long de la poutre qui traverse la salle en longueur. Je vous l'accorde, même à 5 mètres au dessus du sol, ça reste dangereux. Mais je dois aussi avouer que ce n'est pas notre préoccupation première à cet instant.

Alors que nous progressons sur notre voie aérienne, nos poursuivants masqués se décident à emprunter la poutre transversale qui croise la notre en son milieu.

Heureusement, nous avons déjà bien progressé et pouvons espérer atteindre l'autre côté avant qu'il ne nous atteignent.

C'est d'ailleurs ce qui arrive et nous nous dépêchons d'ouvrir la porte d'en face afin d'emprunter l'escalier. Mais un bruit inquiétant nous retient.

Les deux qui nous suivaient dans l'escalier se sont décidé à enfoncer la porte ce qui a résulté en le bruit que nous venons d'entendre. Mais je précise qu'il est inquiétant parce qu'en fait, je crois bien qu'ils ont surestimé la solidité de ce vieux bâtiment délabré et que la course poursuite dans l'escalier en bois, le poid de quatre personnes de taille adulte sur les poutres et l'enfoncement violent d'une des portes ont commencé à avoir raison de cette solidité déjà fortement affaiblie. Toujours est-il qu'une des deux poutres vient de lâcher et que manifestement, la portion de plafond qu'elle soutenait n'a pas apprécié cette perte d'appui et commence à suivre la poutre dans son effondrement.

Je vous raconte tout cela avec calme parce que nous, pendant ce temps là, nous avons quand même pris l'escalier, histoire de se retrouver plus près de la sortir en cas d'effondrement générale du bâtiment.

Après l'effondrement partiel d'un bout du plafond et de la poutre, alors que les deux hommes masqués sur la poutre encore en place tentent de la quitter au plus vite, leurs efforts combinés commencent à avoir raison de sa solidité à elle aussi. À ce point de la scène, nous nous éclipsons pour éviter les fragments du plafond qui commencent à choir. La dernière chose que nous voyons avant de fermer la porte rapidement, c'est nos quatre poursuivants sains et saufs sur la gallerie qui commence à son tour à lâcher. Espérons qu'il réussissent à prendre l'escalier.

Soudain, un énorme bruit nous parvient à travers la porte. Comme une gallerie de bois qui serait tombé de 5 mètres de haut.

Sauf qu'il me vient quelque chose à l'esprit et que j'en fais part à mon partenaire.

-Tu penses pas qu'il faudrait aller aider notre mystérieux ravisseur, j'ai vu qu'il était encore en bas dans la salle.

-J'aurais bien envie de le laisser se faire écraser mais ça serait immoral et je crois qu'on est censé être les gentils qui se font persécuter. Allons-y.

Bien réfléchi. Nous pénétrons à nouveau dans la pièce pour constater l'étendue des dégâts. La moitié de la galerie s'est abattu, entrainant avec elle les deux poutres et un bon tiers du plafond, ce qui nous permet d'admirer brièvement le ciel étoilé avant d'apercevoir sous une des poutres notre interlocuteur qui crie à l'aide.

Sans prèter attention à son visage enfin dévoilé et que nous connaissons bien, nous nous précipitons pour l'aider et parvenons, en combinant nos trois efforts, à le sortir de là.

-Où sont tes quatre amis ?

-Partis par une autre porte, ils m'ont laissé là. Vite, dépêchons-nous de sortir, le reste va s'effondrer aussi.

Aussitôt dit, aussitôt fait, à la fois nous qui sortons et un autre tiers du plafond qui commence à son tour à aller se reposer avec les autres.

Puis s'ensuit une cavalcade dans l'escalier. Même si nous sommes apparemment en lieu sûr, on n'est jamais trop prudent, surtout lorsqu'un bâtiment s'effondre près de vous.

Nous arrivons dans la cour pour assister à la fin de l'effondrement du plafond et des murs qui on finalement suivi le reste. Il ne reste à la place de l'étage en bois de la chapelle qu'un étrange vide plutôt incongru.

Blasés, nous nous tournons vers celui qui nous doit probablement la vie.

-Bon, je vais vous rendre vos affaires. Excusez-moi. J'imagine que je vais devoir porter la responsabilité de l'effondrement de la chapelle.

-Mais non. Si vous promettez par exemple, tes amis et toi, de ne plus trop nous embêter, on dira qu'on est descendu du collège où on faisait du piano pour voir ce qu'il se passait.

-De toute façon, des amis qui vous laissent sous des décombres pour s'enfuir, c'est pas très motivant, je crois que je vais laisser tomber tout ça.

À la bonne heure.

N'empêche, s'il faut détruire une chapelle pour chaque reconversion de royaliste fervent de 17 ans, ça risque de coûter cher. Je me demande s'il ne vaut pas mieux les laisser à leurs aveugles idéaux.

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