Je me précipite d'un pas rapide vers la chapelle en jetant un coup d'œil à l'heure. Ça va encore, il me reste 2 minutes pour récupérer mon compagnon et ensemble courir au rendez-vous pour peut-être rencontrer le mystérieux ravisseur qui est pour le coup très mystérieux. Le voilà, à l'angle du collège, en pleine conversation téléphonique. Un coup d'œil à la cabine, rien ni personne. Pour l'instant. En tout cas, moi je suis presque arrivé jusqu'à lui et je peux entendre avec beaucoup d'indiscrétion quelques mots de sa conversation qui portent manifestement sur une histoire d'achat de poêle à frire pour Noël. Je ne peux m'empêcher de noter l'incongruité du détail avant de lui faire comprendre par gestes rapides et saccadés qu'il faudra qu'il remette cette histoire de poêle à plus tard parce qu'on a encore du pain sur la planche.
-Je t'ai dit que je téléphonais et qu'on se rejoignait au piano !
-Je sais mais il ne s'agit pas de ça. Vois-tu, notre suspect s'est avéré ne pas être ton voleur de portable et, en plus, je commence à penser que cette affaire n'est pas qu'une simple plaisanterie à ton égard. Suis-moi.
-Où cela ?
-À la cabine, on a déjà une minute de retard.
En arrivant à la cabine, je remarque tout de suite ce que je craignais. Il n'y a personne en vue. Et pas le moindre message ni quoi que ce soit. Rageant. Nous décidons d'attendre parce que, les malfrats aussi ont le droit d'être en retard. Quelques minutes plus tard, nous voyons approcher un jeune homme manifestement énervé. Pensant à tous les coups avoir affaire à notre homme, nous attendons qu'il soit assez proche et nous lui sautons dessus alors qu'il s'apprêtait à nous interpeller. "He, vous ! Vous -" Dommage pour lui, il est à terre et mon ami, à qui j'ai entretemps relaté les derniers évènements, le menace.
-Alors, où est-ce que tu as mis mon portable, sale canaille ! Répond, mécréant, ou je te foudroie !
Il faut dire que mon ami a le sens du théâtre.
-Mais j'ai rien fait, moi, c'est vous qui m'avez volé ma réserve de goûters ! Rendez-les moi, je suis venu au rendez-vous, j'ai pas que ça à faire.
Voilà autre chose. Alors comme ça il y aurait une troisième victime. C'est sûr, ce type pourrait être en train de nous mentir mais ça me paraît invraisemblable. Et puis quelque chose me dit qu'il dit la vérité. Je ne sais pas quoi, une intuition qui commence tout juste à naître dans mon esprit. En tout cas, on le relâche et on se regarde, embêté, pendant qu'il se relève.
-Alors comme ça, toi aussi on t'a volé quelque chose et donné rendez-vous ici ?
-Oui, ma réserve entière !
-Et c'est tout ?
-Un bouquin aussi, mais ça je m'en fous un peu...
-Un livre ? C'était quoi ?
-Un truc de Kundera que m'avais passé mes parents.
J'adore Kundera.
-Tu l'as lu ?
-Non, j'ai pas que ça à faire et en plus ça a l'air trop chiant.
-C'est lequel ?
-La farce ou un truc de ce genre.
-La plaisanterie ?
-Voila, c'est ça.
J'adore ce bouquin. Sale petit con, si je m'écoutais, je t'aurais bien persuadé de l'excellence de ce bouquin. Malheureusement, je n'ai pas le temps. D'ailleurs, la piste du bouquin me semble intéressante. Non seulement le titre mais aussi le rapport avec le mien. Le lien entre les histoires de Kundera et feu l'URSS est quand même assez simple. Enfin bon, ne tirons pas de conclusions hâtives.
-Et il y avait écrit quoi sur ton message ?
-Rendez-vous à la cabine à 21h45.
Bon, rien de surprenant. Nous voilà donc trois dans la même situation et personne d'autre ne semble vouloir venir à cette fichue cabine. De toute façon, le coup d'œil que je lance à ma montre – 21h57 – me fait penser que notre mystérieux laisseur de message ne viendra plus. Rageant.
-Bon, il est un peu trop tard j'imagine, qu'est-ce qu'on fait, lança Marcel.
-Je pense qu'on peut toujours fouiller la cabine, ça ne coûte rien.
Aussitôt dit, aussitôt fait, nous voilà à deux dans une cabine, un peu serrés, à chercher partout pendant que le troisième nous regarde amusé. Bon, un papier, au dessus du téléphone, bien caché. Je le sors fébrilement et le montre à mon compagnon. Impatient, il me l'arrache des mains et le déplie en tremblant. Étonné, il me le tend avec sur le visage une moue interrogative. Intrigué, je le regarde à mon tour et je lis ces mots :
Les communistes et les clowns seront logés à la même enseigne !
RDV à 22h30 vous savez où.
Et voilà j'étais sûr qu'on aboutirait à ce satané rendez-vous. Je ne sais pourquoi mais je le pressentais. 21H45, c'était trop facile manifestement.
Rageant.
Avec tout ça, quelle heure ça nous fait, au fait ? Un rapide coup d'œil à ma montre m'indique 22h08, ça va encore. Sauf que je remarque aussi qu'il n'y a presque plus personne dehors et qu'on va avoir du mal à être à la chapelle – car c'était évidemment à la chapelle – à l'heure si on est remarqué. Une seule solution envisageable, c'est parti.
-Marcel, on laisse tomber et on va au piano ?
Le tout appuyé d'un clin d'œil en direction du tiers observateur. Ceux qui ne savent pas diriger leurs clins d'œil n'ont qu'à fait un effort d'imagination. En tout cas, il me comprend et est manifestement en accord avec moi sur le fait qu'on ne bénéficierait en rien de s'encombrer d'un troisième, surtout celui-là, objectivement.
-Et les objets volés, nous demande-t-il. Qu'est-ce que vous comptez faire ?
-On verra ça demain, c'est sûrement une mauvaise blague. J'espère juste pour toi que le voleur n'avait pas trop faim.
-Très drôle. En tout cas il a intérêt à me les rendre. Moi, je rentre à ma chambre, allez, bonne nuit.
Il s'en va, une bonne chose de faite. On lui tachera néanmoins de lui rendre ses gouters et son livre si on les trouve. En attendant, il faut qu'on aille au piano du collège, au moins jusqu'à l'heure du rendez-vous. C'est d'ailleurs ce que nous sommes en train de faire et nous arrivons même à la sale en question.
-Alors qu'est-ce que tu penses de tout ça, me demande mon ami une fois la porte fermée. C'est quand même bizarre toute cette histoire, tu ne trouves pas ?
-Plus que bizarre, c'est même complètement étrange. Mais je crois que je commence à en entrevoir le fond et décidément, ça m'amuse de plus en plus.
-Moi aussi. J'espère juste que ça restera une plaisanterie, comme le livre en question, et qu'on récupèrera finalement mon portable. Mais tu dis que tu entrevois quelque chose, de quoi s'agit-il ?
-Eh bien, comme tu le sais, je suis maintenant moi aussi victime de ce mystérieux voleur. Mais je ne t'ai pas précisé ce qui m'a été dérobé. Et c'est là le point clé.
-Qu'est-ce donc ?
-Un exemplaire du Capital ...
-Du Cap... tu lis Marx, toi ?
-Par pure curiosité, oui. Enfin, je n'avais pas encore commencé mais je comptais m'y mettre prochainement, surtout que je viens de terminer mon dernier Giono... Mais ce n'est pas ce dont nous parlions. Le fait est que ça explique facilement le contenu du message de la cabine. Pour la partie des communistes en tout cas. Par contre, je ne comprend pas la partie sur les clowns.
-Je crois que je peux l'expliquer facilement. Il y a quelques jours, alors que j'effectuais un petit exercice de scène en rentrant en cours, le professeur, excédé, m'a fait une remarque. Me demandant si je croyais pouvoir continuer indéfiniment à faire le clown impunément. Je pense que ça vient de là.
-Parfait, maintenant on est sûr que le message s'adresse à nous. Quant à notre camarade et sa nourriture, je pense que ça vient aussi du livre qui lui a été dérobé. Même s'il n'a fait que lire le quatrième de couverture, notre voleur a du penser, à mal, que l'auteur de la Plaisanterie était communiste, ce qui n'est bien évidemment pas le cas. Enfin, j'imagine qu'on ne peut pas trop en demander à un voleur de téléphone, blagueur ou non.
-Si tu le dis. En tout cas, nous avons plusieurs informations sur le malfaiteur. Ou bien c'est un as de la plaisanterie finement montée ou bien il cherche vraiment à nous nuire à cause de raisons qui sont en plus infondées.
-Je pencherais plutôt pour le premier choix, je vois mal un fanatique anti-communiste et opposé fermement à toute forme de comédie, gourmand par la même occasion, prenant plaisir à préparer un tel jeu de piste dans le lycée.
-Bien d'accord, d'ailleurs, je crois qu'il est temps de continuer à jouer, l'heure approche. Le piano sera pour une autre fois.
En effet, mon ami a bien raison, il est même plus que l'heure. Nous dévalons les escaliers, traversons la cour et en remontons d'autres ; un peu moins vite parce que, malgré tout, courir c'est fatigant...
Nous arrivons au deuxième étage, lieu de notre rendez-vous, vers 22h30. Si vous voulez vraiment savoir, il est même 22h29, nous avons une minute d'avance.
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